Contes

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LES GRAINES DE LA VIE

Visitant un pays lointain, un voyageur passa devant une échoppe sur laquelle était inscrit
« Boutique du Bon Dieu »  

Avisant un passant, il lui demanda ce qu’on vendait dans cette boutique. 

Étonné, le passant lui dit qu’il trouverait Dieu lui-même derrière le comptoir, qu’il pouvait lui demander tout ce qu’il désirait et que cela lui serait accordé. 

Intrigué, le voyageur pénétra dans l’échoppe. Un homme souriant l’accueillit et lui demanda ce qu’il désirait. 

On m’a dit, répondit le voyageur, avec un ton dubitatif, que Dieu lui-même tenait cette boutique et que je pouvais lui demander tout ce que je désirais. 

C’est exact, répondit l’homme derrière le comptoir.  Je suis Dieu.  Que désirez-vous ? Quelque peu intimidé, le voyageur se ressaisit. « Puisque vous me proposez cela, je désirerais, pour moi et pour tous ceux que j’aime, la prospérité, le bonheur, la sagesse, la… » 

À ce moment, Dieu l’interrompit : « Ha ! On vous a mal renseigné alors. Ce ne sont pas des fruits que je vends, ce sont des graines. »

 



LÂCHER PRISE

Née dans les montagnes lointaines, une rivière s’éloigna de sa source, traversa maintes contrées, pour atteindre enfin les sables du désert.
Elle avait franchi tous les obstacles : elle tenta de franchir celui-là. Mais à mesure qu’elle coulait dans le sable, ses eaux disparaissaient.

Elle le savait pourtant : travesert érser le détait sa destinée. Même si cela semblait impossible. C’est alors qu’une voix inconnue, comme venant du désert, se mit à murmurer

« Le vent traverse l’océan de sable, la rivière peut en faire autant. »

   La rivière objecta qu’elle se précipitait contre le sable, qui l’absorbait aussitôt : le vent, lui, pouvait voler, et traverser le désert.

   « En te jetant de toutes tes forces contre l’obstacle, comme c’est ton habitude, tu ne peux traverser. Soit tu disparaîtras tout entière, soit tu deviendras un marais. Le vent te fera passer, laisse-le t’emmener à ta destination. »

  Comment était-ce possible ?

   « Laisse-toi absorber par le vent. »

   La rivière trouvait cela inacceptable : après tout, elle n’avait encore jamais été absorbée, elle ne voulait pas perdre son individualité. Comment être sûre, une fois son individualité perdue, de pouvoir la recouvrer ?

« Le vent, dit le sable, remplit cette fonction. Il absorbe l’eau, lui fait traverser le désert puis la laisse retomber. L’eau tombe en pluie et redevient rivière.

   – Comment en être sûre ?

   – C’est ainsi. Tout ce que tu peux devenir, si tu ne l’acceptes pas, c’est un bourbier, et même cela peut prendre très longtemps. Et un bourbier, ce n’est pas la même chose qu’une rivière…

  – Est-ce que je ne peux pas rester la même, rester la rivière que je suis aujourd’hui ?

   – De toute façon, tu ne peux rester la même, dit le murmure. Ta part essentielle est emportée et forme à nouveau une rivière. Même aujourd’hui tu portes ce nom parce que tu ne sais pas quelle part de toi-même est la part essentielle. »

   Ces paroles éveillèrent en elle des résonances. Elle se rappelait vaguement un état où elle, elle, ou une part d’elle-même ?, s’était trouvée prise dans les bras du vent. Elle se rappelait aussi, ou était-ce ce quelque chose en elle qui se rappelait ?, que c’était cela qu’il fallait faire, même si la nécessité ne s’en imposait pas.

   La rivière se leva, vapeur d’eau, jusque dans les bras accueillants du vent, puis s’éleva légère, sans effort, avec lui. Le vent l’emporta à mille lieues de là jusqu’au sommet d’une montagne où il la laissa doucement retomber.  

La rivière, parce qu’elle avait douté, fut capable de se rappeler et d’enregistrer avec plus d’acuité le déroulement de l’expérience. « Maintenant, se dit-elle, j’ai appris quelle est ma véritable identité. »

   La rivière apprenait. Et les sables murmuraient : « Nous savons, parce que nous voyons cela arriver jour après jour, et parce que nous nous étendons de la rive à la montagne. »